Synge, dans la préface à une édition de ses poèmes, écrivait : « La poésie de l’exaltation sera la plus haute, toujours, mais quand les hommes perdent tout sentiment poétique pour la vie de tous les jours et ne savent plus écrire des poèmes sur les choses de la vie de tous les jours, leur poésie toute exaltée qu’elle soit pourra perdre sa puissance d’exaltation ».
On retrouve dans son théâtre, porté à un point extrême, cette opération de transfiguration du vécu quotidien. Dans les Cavaliers de la mer, la dramaturgie travaille à relier la réalité littérale des Îles d’Aran à une réalité archétypale, témoin la manière qu’a Synge de faire jouer les accessoires : le pain, la tourbe, les vêtements (un lambeau de chemise et une chaussette), de la corde, des planches de bois blanc… des objets liés aux tâches quotidiennes qui contribuent à créer la texture dramatique – pivots de l’action, ils prennent des fonctions multiples. C’est de leur valeur d’usage quotidien, de leur matérialité même qu’ils tirent leur force de signes. Ces objets qui scandent la vie et la mort, inscrivent la présence du tragique dans le quotidien.
Dans Riders to the sea, la tragédie n’est pas liée à la faute, à la démesure d’un protagoniste : aucun défi, aucune transgression que la mort viendrait sanctionner. L’île est entourée par l’implacable, quotidiennement. La mer « orchestre » la lutte de l’homme pour vivre dans un monde sans signification où la douleur n’a pas de rôle rédempteur.
Au cœur de la pièce, Synge ménage la « péripétie », l’évènement qui renverse, déplace les points de vue : la vision de Maurya. Elle aura vu son fils Michaël vêtu de neuf, chevauchant un poney gris, derrière la jument de son frère Bartley –
Michaël, nous le savons mort, avec toute la certitude du fait constaté : les vêtements retrouvés sur le corps d’un noyé.
Au cœur du réalisme installé minutieusement par Synge, l’apparition fantomatique que la vision de Maurya impose, diffuse le sentiment du tragique. Tout conduit à cette vision et tout en découle. Maurya n’a plus qu’à se lancer dans son « keening », ce chant de deuil, amplifié par le chœur des femmes. Comme l’écrit Nicole Loraux dans un essai sur la tragédie grecque, « la purgation aura lieu, à nouveau, par l’évocation du deuil, contre la prescription de l’oubli par la cité, elle bouleversera le spectateur, elle l’incitera à dépasser son appartenance à la communauté civique pour saisir son appartenance plus essentielle encore, à la race des mortels. Car tel est bien, à jamais, le dernier mot de ce que chante la voix endeuillée de la tragédie ».
La fascination de Vaughan Williams pour Riders to the sea l’a conduit, en un geste qui l’apparente au Debussy de Pelléas et Mélisande, à se passer d’un livret qui eût reformaté le chef-d’œuvre de Synge. N’étaient quelques minces coupures, il n’a rien changé au texte considérant sa partition non pas comme un opéra, mais comme une mise en musique de la pièce. Il s’agit de se tenir au plus près de cette langue – un anglais qui emprunte au gaélique ses tournures et ses métaphores vives – forgée au contact des paysans et des pêcheurs d’Aran qui, nous dit Françoise Morvan dans la préface à sa belle traduction, « jouent de cette habitude de dire beaucoup en peu de mots pour faire un usage lyrique, emporté, presque vertigineux de la parole. Les personnages de Synge, note-t-elle encore, vivent dans un air immense, l’air sans fin ni fond des îles et ils lui résistent par la parole qui les porte parfois dans un élan de jubilation, avant des les restituer à l’angoisse du vide. Traduire Synge, c’est d’abord traduire des scansions, des modulations d’air ».
Ce travail de poésie, si justement ici désigné, n’est-ce pas aussi, avec les moyens de la musique, celui que Vaughan Williams aura admirablement réalisé ?
Christian Gangneron |