[CRÉSUS | ÔLYRIX | Œuvre en or oubliée pendant près de trois siècles]

Ôlyrix
Par Charles Arden
1er octobre 2020

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Les théâtres sont en crise, l’Athénée n’en touche pas moins un pactole artistique en remettant sur scène le rarissime opéra Crésus de Reinhard Keiser, œuvre en or oubliée pendant près de trois siècles :
Longue comme le fleuve Pactole, la file de spectateurs s’étend devant l’Athénée Théâtre, du square de l’Opéra-Louis-Jouvet jusqu’à la rue Boudreau. Le public a en effet anticipé sa venue au spectacle autant qu’il attendait impatiemment cette riche rentrée lyrique (et autant qu’il respecte les distances, gestes barrière et port du masque).

Une fois installé dans les règles de l’art, la fascination opère pour ne plus s’éteindre : le trésor musical de cette partition charme de bout en bout le public qui applaudit les arias comme autant de pépites. Cet opus confirme en effet les raisons pour lesquelles il a historiquement et richement contribué à rendre populaire le genre lyrique en Allemagne, dans la foulée de ses premiers triomphes publics à Venise. La soirée enchaîne la riche variété des genres lyriques, bucoliques et tragiques, galants et guerriers. Crésus combine comme dans les chefs-d’œuvre baroques légendaires une intrigue historique et des préoccupations amoureuses. La guerre entre Crésus et Cyrus (Roi de Lydie contre Roi de Perse) est prétexte aux épisodes amoureux et martiaux avec aussi ses scènes et textes clichés (arias chantant la passion et les fleurs, ou bien comparant et confrontant l’amour au poisson : tous deux muets, mais l’un brûlant et solaire tandis que l’autre nage dans les profondeurs glacées).

Un cube en or trône sur le plateau, à l’image de cet opus aussi net voire tranché dans sa forme que recelant de richesses. Tournant et changeant de couleur avec les lumières, ce kubor devient une geôle grise ou une chambre sensuelle rouge passion (avec même des trappes et portes emplies de bouteilles de champagne) : compressant ainsi en un seul cube la guerre et l’amour qui sont les deux mamelles de cet opus (comme de tradition à l’opéra baroque).

Toute la mise en scène de Benoît Bénichou file cette métaphore duelle avec cohérence, multipliant les ors sur un sol jonché de poussière noire (rappelant la vanité des fortunes). Les bijoux et costumes sont couverts de toutes les nuances d’or, du massif et de l’étincelant au plaqué et à la pacotille. Tout rappelle que la richesse matérielle est superficielle et qu’elle ne fait pas le bonheur : précisément la parabole de cette fameuse histoire du riche Roi Crésus et le ressort de cet opus allemand qui récolta un succès sonnant et trébuchant avant de trébucher dans l’oubli. La mise en scène modernisant ses accessoires (coupes de champagne et microphones, pistolets et téléphones, en or aussi évidemment) rappelle la modernité de cette morale, son intemporalité même. Les interactions aussi modernes, entre Shakespeare in Love et Thomas Jolly, restent élégantes jusque dans les caresses, charnelles et vocales.

Les théâtres sont en crise, l’Athénée n’en touche pas moins un pactole artistique en remettant sur scène le rarissime opéra Crésus de Reinhard Keiser, œuvre en or oubliée pendant près de trois siècles :
Longue comme le fleuve Pactole, la file de spectateurs s’étend devant l’Athénée Théâtre, du square de l’Opéra-Louis-Jouvet jusqu’à la rue Boudreau. Le public a en effet anticipé sa venue au spectacle autant qu’il attendait impatiemment cette riche rentrée lyrique (et autant qu’il respecte les distances, gestes barrière et port du masque).

Une fois installé dans les règles de l’art, la fascination opère pour ne plus s’éteindre : le trésor musical de cette partition charme de bout en bout le public qui applaudit les arias comme autant de pépites. Cet opus confirme en effet les raisons pour lesquelles il a historiquement et richement contribué à rendre populaire le genre lyrique en Allemagne, dans la foulée de ses premiers triomphes publics à Venise. La soirée enchaîne la riche variété des genres lyriques, bucoliques et tragiques, galants et guerriers. Crésus combine comme dans les chefs-d’œuvre baroques légendaires une intrigue historique et des préoccupations amoureuses. La guerre entre Crésus et Cyrus (Roi de Lydie contre Roi de Perse) est prétexte aux épisodes amoureux et martiaux avec aussi ses scènes et textes clichés (arias chantant la passion et les fleurs, ou bien comparant et confrontant l’amour au poisson : tous deux muets, mais l’un brûlant et solaire tandis que l’autre nage dans les profondeurs glacées).

Un cube en or trône sur le plateau, à l’image de cet opus aussi net voire tranché dans sa forme que recelant de richesses. Tournant et changeant de couleur avec les lumières, ce kubor devient une geôle grise ou une chambre sensuelle rouge passion (avec même des trappes et portes emplies de bouteilles de champagne) : compressant ainsi en un seul cube la guerre et l’amour qui sont les deux mamelles de cet opus (comme de tradition à l’opéra baroque).

Toute la mise en scène de Benoît Bénichou file cette métaphore duelle avec cohérence, multipliant les ors sur un sol jonché de poussière noire (rappelant la vanité des fortunes). Les bijoux et costumes sont couverts de toutes les nuances d’or, du massif et de l’étincelant au plaqué et à la pacotille. Tout rappelle que la richesse matérielle est superficielle et qu’elle ne fait pas le bonheur : précisément la parabole de cette fameuse histoire du riche Roi Crésus et le ressort de cet opus allemand qui récolta un succès sonnant et trébuchant avant de trébucher dans l’oubli. La mise en scène modernisant ses accessoires (coupes de champagne et microphones, pistolets et téléphones, en or aussi évidemment) rappelle la modernité de cette morale, son intemporalité même. Les interactions aussi modernes, entre Shakespeare in Love et Thomas Jolly, restent élégantes jusque dans les caresses, charnelles et vocales.

Les voix sont également servies sur un plateau en or. À tout seigneur tout honneur, Crésus, Roi de Lydie incarné par Ramiro Maturana, combine les qualités cardinales de cet opéra allemand parmi les fondateurs en son genre : le Lied und Leid (la mélodie et la peine germanique, ici au service d’un bel canto ou plutôt d’un schöner Gesang). La voix est charpentée et amplement articulée, au risque certes de la grandiloquence, même pour un roi. Ce rôle-titre n’est pas le plus présent mais il ouvre l’opus avec une aria aussi noble qu’est puissante sa complainte finale : autant de richesses étincelantes dans un coffre-fort vocal.

Le livret (signé Lukas von Bostel) enchaînant les amours mêlées, désirées et impossibles, il entremêle les voix en ensemble, et superpose même les chants des différents couples, exprimant à l’unisson leur destin semblable. La distribution bénéficie ainsi autant de sa richesse vocale que de la ressemblance des voix entre elles.

D’autant qu’Elmira et Clerida (Princesse de Médias recueillie par Crésus, et son ami intime-princesse lydienne) s’encouragent dans leurs caractères aimant et aimable. Yun Jung Choi est aussi nourrie dans les tenues qu’agile dans les passages virtuoses, le grave est aussi sensuel que l’aigu est coloré, le tout richement articulé et nuancé (elle s’éloigne toutefois de la justesse dans les montées et au fil de la soirée). Marion Grange dialogue constamment harmonieusement avec elle, dans une richesse de timbre qui sait au contraire s’atténuer.

Idem pour les deux princes lydiens Orsanes et Eliates : Wolfgang Resch (qui porte vocalement mal son nom, avec un chant complet et très homogène) et Jorge Navarro Colorado (un peu tendu mais surtout tonique dans le claironnant médium, certes plus en délicatesse dans l’aigu – sauf quand il opte pour un placement plus délicat – mais restant bien présent).

Seyant au personnage du philosophe grec, Benoît Rameau offre un timbre plus velouté qui semble un peu moins projeté mais tendrement et assurément placé dans le masque. Le vibrato est encore à peine trop rapide pour ne pas trahir la petite appréhension d’un soir de première.

Atys, fils de Crésus est un traditionnel rôle en pantalon (garçon interprété par une mezzo, ici Inès Berlet) qui assume les habituels déguisements des intrigues baroques et même ici le miracle de retrouver la parole grâce au chant. Le personnage et la voix rappellent (ou plutôt annoncent) fortement le Chérubin de Mozart émerveillé par l’amour et les richesses, vocalement aussi agile et arpégé mais avec l’ancrage du médium-grave.

Seul personnage en noir, et de fait tout en noir dans son long manteau, le méchant Cyrus, Roi de Perse, se délecte de la voix sombre, très ancrée et pourtant agile d’Andriy Gnatiuk.

Enfin, le traditionnel rôle buffa du bouffon du roi (incarné par Charlie Guillemin) réjouit le spectacle et la salle autant qu’il marque son empreinte vocale comme le font ses camarades. La voix est à l’image de sa tenue, aux touches dorées mais bariolées d’Arlequin, la ligne de chant reste posée même dans l’intense animation et les gags, jusqu’au graveleux.

L’Ensemble Diderot dirigé par Johannes Pramsohler rend justice aux richesses mélodiques et harmoniques de la partition. Les trompettes restent certes bouchées, rappelant combien ces instruments anciens sont délicats au point de pouvoir demeurer entièrement récalcitrants. Les instrumentistes à cordes n’en émerveillent pas moins (alors qu’ils jouent en restant masqués toute la soirée).

Crésus respecte tous les canons de ce noble et riche genre qu’est l’Opéra Baroque, jusqu’à la résolution finale précipitée (que la mise en scène explique par un twist cynique, d’ailleurs d’actualité, punissant ceux qui ne respectent pas les gestes barrière). Comme les chefs-d’œuvre du genre, la lieto fine (happy end-fin joyeuse) est morale mais grinçante et comme les chefs-d’œuvre du genre, la soirée est acclamée par un triomphe du public.