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Fréquence Protestante
Émission «Point d’orgue»
Interview de Johannes Pramsohler par Marc Portehaut
Jeudi 17 septembre 2020

Lien vers l’émission sur le site de Fréquence protestante

[EXTRAITS]

«Ne touchez pas le pactole, mais écoutez-le », alors, c’est tout à fait énigmatique, mais vous allez très vite comprendre pourquoi. Car je reçois le directeur musical de la 1ère création scénique française d’un opéra allemand du 18e siècle, d’un compositeur qu’on ne connaît pas très bien ici en France. Il s’appelle Reinhard Keiser. On avait eu une publication de René Jacobs il y a une vingtaine d’années, une très belle d’ailleurs, mais qui était passée presque inaperçue. Mais là je compte bien qu’il n’en soit pas ainsi pour vous ! Bonjour, je vous présente Johannes Pramsohler.

Vous êtes en dépit de votre nom italien.

Oui, je viens du Tyrol du Sud, la région germanophone de l’Italie.

Vous avez déposé vos valises en France depuis environ 15 ans.
Vous y avez fondé un ensemble, pour faire la part belle, avec un petit clin d’œil à l’Encyclopédie, l’Ensemble Diderot.

Il y a 12 ans j’ai fondé l’Ensemble Diderot, notamment pour redécouvrir le répertoire de la sonate en trio et le répertoire standard de la musique de chambre aux 17e et 18e siècles. Et là, on s’élargit de temps en temps pour faire des projets un peu plus grands : on devient un orchestre pour la production de «Crésus ».

Vous êtes bien sûr chef d’orchestre pour faire ce «Crésus». Mais vous êtes également violoniste.
Oui, à la base je suis violoniste. Je ne me vois pas vraiment comme chef d’orchestre. Et pour les représentations de «Crésus», je vais diriger du violon.

Tout l’opéra ?
On va voir. En ce moment, on n’a pas encore l’orchestre, donc de temps en temps je joue, de temps en temps je dirige. J’expérimente un peu, après on voit quand l’orchestre arrive.

Avec «Crésus», on parle d’argent bien sûr. Mais pas seulement. C’est une histoire un beaucoup plus complexe que ça. L’intention, avec la complicité du metteur en scène Benoît Bénichou, est bien de traiter ça presque en série télé.
On voit que chez Keiser, on est dans une période de pleine expérimentation dans la forme de l’opéra. Il n’y a pas encore la forme établie comme on a un peu plus tard chez Haendel avec les arias da capo qui s’enchaînent avec des récitatifs, tout le temps.
Avec Keiser on est dans des formes plus petites : il y a quelques arias da capo, mais aussi des ariettes, des chants presque populaires, des duos, des trios. Il y a même un quatuor, des chœurs. Tout s’enchaîne très vite, très rapidement : c’est comme des petites scènes – oui, une série télé – où tout va très vite.

«Crésus», cet opéra de Reinhard Keiser est effectivement une sorte de vaudeville aussi ?
C’est ça. Parce qu’il y a la grande histoire entre Crésus et Cyrus qui sont en guerre. Cyrus veut conquérir la Lydie et avoir l’or de Crésus, mais à l’intérieur de ça il y a vraiment un vaudeville avec plusieurs personnages qui s’aiment, mais avec l’un qui aime l’autre, mais l’autre ne l’aime pas. C’est un peu compliqué comme histoire mais très drôle. Et à la fin, normalement chez Keiser, tout se termine bien. Dans notre mise en scène ce sera un peu différent.

On a ce magnifique opéra d’une richesse mélodique incroyable. On va en avoir tout de suite un extrait, «Liebe sag, was fängst du an ?», chanté par Sandrine Piau – elle n’est pas dans la production cette grande soprano française – mais elle donne une idée de cet air sublime quand on écoute cet opéra qu’on redécouvre.
C’est le grand air du 2e acte d’Elmira, la prima donna de l’opéra, où elle découvre Atys, son amant, mais qui est travesti en paysan. Elle le voit, elle sait que ce n’est pas le même, mais il est exactement pareil. Elle se demande dans cet air : « Mais Amour, qu’est-ce que tu fais avec moi ? Ce n’est pas mon amant, mais il est pareil. Faut-il que je le déteste, faut-il que je l‘aime ?» C’est un air vraiment magnifique.

Cet opéra a été créé, mais il a été remanié. Il a été créé en 1710 à Hambourg et remanié en 1730 parce que j’ai observé que vous indiquiez les deux dates.
Oui, c’est ça car à la base, on utilise la version de 1730 mais j’ai décidé de changer un air utilisé dans la version de 1711.

Johannes Pramsohler avec son Ensemble Diderot, qui pour un fois sera dans la fosse !
Nous avons en effet 24 musiciens dans la fosse, avec trompettes baroques, timbales, hautbois, bassons, flûtes…

Car il y a effectivement une orchestration très riche.
Très riche, il n’y a pas deux airs qui se suivent avec la même orchestration, c’est vraiment magnifique.

C’est une découverte. On aurait pu évoquer la question de la création de l’opéra allemand qui à cette époque, notamment dans cet exemple précis, emprunte de l’italien et du français aussi.
On est vraiment au début de l’opéra allemand. Ce sont les allemands qui ont réussi à créer ce nouveau style, en mélangeant les meilleures choses du style français et du style italien.